Monsieur, frère gay de Louis XIV ?

Philippe de France, duc d’Orléans aussi appelé Philippe d’Orléans, est né le 21 septembre 1640 à Saint Germain en Laye  et mort le 9 juin 1701 au château de Saint Cloud. Prince de France, fils de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, il est frère cadet de Louis XIV. Il est connu sous son titre de « duc d’Orléans » ou comme « Monsieur ». Marié à la Comtesse Palatine, il eut une nombreuse descendance qui forme la branche cadette des Orléans.

Extraits de l’article :

A Versailles, le frère très gay de Louis XIV

par Bernard Hasquenoph
©Louvre pour tous (6/01/2009)

La figure haute en couleur de Monsieur, frère du Roi, ancêtre de tous les princes actuels européens, vient contredire l’image compassée que certains voudraient donner du Versailles louis-quatorzien.

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Monsieur, école Pierre Mignard © DR

Saint-Simon, dans ses Mémoires, dresse de lui un portrait resté célèbre :

« C’était un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets et de pierreries partout, avec une longue perruque toute étalée devant, noire et poudrée et des rubans partout où il pouvait mettre, plein de sortes de parfums et en toutes choses la propreté même. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge… ».

Philippe d’Orléans dit Monsieur, frère cadet de Louis-Dieudonné dit Louis XIV, avait alors la cinquantaine.

Le jeune homme qu’il fut avait été des plus minces, fort beau et en tout gracieux. Surtout quand il s’habillait en fille, comme il l’affectionnait dès la plus tendre enfance, pratique encouragée dit-on par Mazarin pour l’éloigner des tentations du pouvoir. [Au vu des portraits des enfants des familles princières, c’était une habitude très conforme aux moeurs de l’époque. Ndle]

Son compagnon de jeu d’alors, le futur abbé de Choisy, travesti Grand Siècle et amateur de jolies filles, tout en étant prêtre et auteur d’une Histoire de l’Église en onze volumes, témoigne :

 » On m’habillait en fille toutes les fois que le petit Monsieur venait au logis, et il y venait au moins deux ou trois fois la semaine. J’avais les oreilles percées, des diamants, des mouches et toutes les autres petites affèteries auxquelles on s’accoutume fort aisément et dont on se défait fort difficilement. Monsieur, qui aimait tout cela, me faisait toujours cents amitiés. Dès qu’il arrivait, suivi des nièces du cardinal Mazarin, et de quelques filles de la Reine, on le mettait à la toilette, on le coiffait (…). On lui ôtait son justaucorps, pour lui mettre des manteaux de femme et des jupes…« .

Jeune homme, le prince conserva l’habitude de se travestir, profitant des bals masqués et autres carnavals pour assouvir son goût en public, ce qui ne troublait pas même sa mère :

« Quand j’arrivai au Louvre, Monsieur était habillé en fille avec les cheveux blonds. La reine me disait qu’il me ressemblait »,

note la Grande Mademoiselle, sa cousine. Il avait dix-huit ans. Sans doute eût-il aimé vivre ainsi le plus souvent mais, selon l’abbé de Choisy,

« il n’osait à cause de sa dignité : les princes sont emprisonnés dans leur grandeur. Mais il mettait le soir des pendants d’oreille et des mouches, et se contemplait dans ses miroirs, encensé par ses amants ».

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La famille de Louis XIV (Monsieur à gauche) par Jean Nocret | Versailles © DR

AU POIL ET À LA PLUME

Bien que ces catégories n’aient eu aucun sens à l’époque, homosexuels, hétérosexuels ou « au poil et à la plume » selon l’expression consacrée, toutes et tous avaient en commun de différencier nettement l’assouvissement de leurs plaisirs particuliers d’avec leur fonction ou leur devoir de procréation dans le cadre strict de mariages toujours arrangés.

Ainsi, Monsieur vécut toute sa vie ouvertement ses amours masculines, « avec le plus grand scandale » selon le prude Saint-Simon, tout en assumant – gardien intransigeant de l’Etiquette – son rang, ses devoirs religieux comme conjugaux. De la même façon, son frère, hétérosexuel de nature, parallèlement à un mariage officiel, enchaîna les maîtresses de plus en plus jeunes, essaimant quelques « bâtards », jusqu’à Madame de Maintenon avec qui il se maria secrètement et qui le convertit sur le tard à la bigoterie.

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La Princesse Palatine par François de Troy (détail) © DR

Monsieur, qui eut six enfants de deux mariages, formait avec sa seconde épouse, Charlotte-Élisabeth de Bavière dite la princesse Palatine, un couple des plus pittoresques et disparates. Elle était presque autant masculine que lui était efféminé. Elle adorait la chasse quand Monsieur ne supportait pas l’idée de tuer un animal, sa forêt de Saint-Cloud étant pour les créatures du Bon Dieu un havre de paix. Madame n’avait aucun goût pour la toilette, le maquillage et les bijoux quand lui en rafollait au point qu’il l’obligeait à se parer pour les grandes occasions. Elle fut contrainte de faire intervenir son confesseur pour qu’il cesse de la « farder de rouge contre [sa] volonté ».

La princesse a laissé suffisamment de lettres – on dit qu’elle en a écrit 60 000 ! – pour qu’on ait une idée de leur intimité. Une fois passée la surprise d’un époux couvert de pierreries et noyé de parfum – lui, en la découvrant, aurait murmuré à ses mignons « Oh ! comment pourrais-je coucher avec elle ? » -, elle accepta ses goûts avec placidité : « Pour ce qui est de Monsieur, j’ai beau faire de mon mieux pour le persuader que je ne veux pas le troubler dans ses divertissements et son amour des hommes, il croit toujours que je veux l’empêcher de donner tout son bien à ses galants… » écrit-elle par exemple à sa tante en 1693. Comment pourrait-elle être choquée de ses moeurs, elle qui y voit un signe de grandeur : « Tous les héros étaient ainsi : Hercule, Thésée, Alexandre, César, tous étaient ainsi et avaient leurs favoris… » Grâce à sa fine analyse, on comprend mieux comment ces messieurs s’arrangeaient de la condamnation de l’Eglise :

« Ceux qui, tout en croyant aux Saintes Écritures n’en sont pas moins entachés de ce vice-là, s’imaginent que ce n’était un péché que tant que le monde n’était pas peuplé. Ils s’en cachent tant qu’ils peuvent pour ne pas blesser le vulgaire, mais entre gens de qualité on en parle ouvertement. Ils estiment que c’est une gentillesse et ne font pas faute de dire que depuis Sodome et Gomorrhe notre Seigneur Dieu n’a plus puni personne pour ce motif… ».

Trente ans de fréquentation de la Cour l’ont rendu experte de la question homosexuelle : « Sur ce chapitre, je suis devenue tellement savante ici en France, que je pourrais écrire des livres là-dessus. » reconnaît-elle en 1701.

CORVÉE CONJUGALE

Sous la plume truculente de La Palatine, Liselotte pour les intimes, les anecdotes savoureuses ne manquent pas. Dans une lettre écrite une fois Monsieur décédé, on apprend ainsi l’usage très particulier qu’il faisait de son chapelet pour l’assister dans le lit conjugal :

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Monsieur, père de famille, près du portrait de sa fille par Mignard (détail) © DR

– [Princesse Palatine] : « Feu Monsieur m’a fait rire une fois de bon coeur. Il apportait toujours au lit un chapelet d’où pendait une quantité de médailles, et qui lui servait à faire ses prières avant de s’endormir. Quand cela était fini, j’entendis un grand cliquetis de médailles, comme s’il les promenait sous la couverture. Je dis : « Dieu me le pardonne, mais je soupçonne que vous faites promener vos reliques et vos images de la Vierge dans un pays qui lui est inconnu ».
– Monsieur répondit : « Taisez-vous, dormez. Vous ne savez ce que vous dites ».
– [PP] : Une nuit je me levai en douceur et je dirigeai la lueur du bougeoir dans le lit comme il promenait ses médailles sous la couverture. Je le saisis par le bras et lui dis en riant : «Pour le coup, vous ne sauriez plus me le nier » .
– Monsieur rit aussi et dit : « Vous qui avez été huguenote, vous ne savez pas le pouvoir des reliques et des images de la Sainte Vierge. Elles garantissent de tout mal les parties qu’on en frotte » .
-[PP] Je répo
ndis : « Je vous demande pardon, Monsieur, mais vous ne me persuaderez point que c’est honorer la Vierge que de promener son image sur les parties destinées à ôter la virginité ».
– Monsieur ne put s’empêcher de rire et dit :  « Je vous prie, ne le dîtes à personne »
.
Raté, trois siècles après, on en rit encore.

Une fois leur descendance assurée, à partir de 1676, Monsieur abandonna son épouse à sa chambre, pour le plus grand bonheur de celle-ci qui connut là la fin de son calvaire :

« Peu après la naissance de ma fille (…), Monsieur a fait lit à part, et le commerce ne me plaisait pas assez pour prier feu Monsieur de revenir dans mon lit. Quand Sa Dilection dormait dans mon lit, je devais me tenir sur le bord, si bien que je suis tombée souvent en dormant du lit, car S.D. ne pouvait souffrir qu’on le touchât, et quand cela m’arrivait en m’endormant d’étendre un pied et de le toucher, il me réveilla et me grondait pendant une demi-heure ».

A compter de ce jour, les époux n’eurent plus aucun rapport sexuel mais conservèrent une estime mutuelle et tendre. En guise de souvenir, Monsieur laissa à Madame une maladie intime, Monsieur savait se montrer généreux. […]

Mais celui qui, à la Cour « y jetait les amusements, l’âme, les plaisirs, et quand il la quittait tout y semblait sans vie et sans action » selon Saint-Simon ne peut se résumer à ce personnage frivole passé à la postérité. De plus, il fut et reste victime de la gêne des historiens devant une homosexualité flamboyante à contretemps d’une morale toujours pesante malgré l’évolution des moeurs.

HÉROS MILITAIRE

En réalité, c’est son propre frère le roi qui le condamna à n’être que ce prince de l’oisiveté. Pour le comprendre, il faut remonter à la guerre de Hollande menée par Louis XIV vers les années 1675. Comme un coup de tonnerre, Monsieur révéla son génie militaire lors de la bataille de Cassel le 11 avril 1677, entouré de ses lieutenants généraux dont le chevalier de Lorraine. A la tête d’une armée de vingt mille hommes, faisant preuve d’un courage indéniable et d’un sens stratégique incroyable, il remporta une victoire éclatante contre Guillaume d’Orange, l’ennemi juré de la France. C’était bien là l’échec de la stratégie d’efféminisation d’un Mazarin puisque, toute folasse qu’il était comme on dirait aujourd’hui dans le Marais, Monsieur se révéla être un grand chef militaire. Puis, se démarquant une fois de plus de l’usage, il interdit ensuite tout pillage et envoya aussitôt médecins et vivres aux blessés des deux armées.

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Louis XIV au siège de tournai en 1668 © DR

Cet événement considérable qui modifia la scène politique européenne fit de lui du jour au lendemain le héros du peuple français. La princesse Palatine écrivit : « Le Roi n’était pas aussi brave que Monsieur ». Plus populaire que son frère à qui jamais une telle victoire n’avait été permise, la gloire éphémère de Monsieur marqua la fin de ses prétentions à servir son pays. Dès lors, humilié, Louis XIV l’écarta du champ politique, lui interdisant tout commandement militaire et pour l’éloigner définitivement des tentations du pouvoir le couvrit d’or afin qu’il s’adonne uniquement à ses passions dans lesquels, sans autre choix, il s’enferma.

Devenu l’être ventripotent un peu ridicule décrit par Saint-Simon, il avait soixante et un ans quand il mourut d’une crise d’apoplexie. […] Avec la disparition de Monsieur, la Cour de Versailles avait perdu si ce n’est son soleil au moins tout son éclat.

Les chansonniers toujours si cruellement proches de la vérité
s’en donnèrent à coeur joie en lui rendant ce dernier hommage :

« Philippe est mort la bouteille à la main ;
Le proverbe est fort incertain
Qui dit que l’homme meurt comme il vit d’ordinaire ;
Il nous montre bien le contraire,
Car s’il fût mort comme il avait vécu
Il serait mort le vit au c*l. »

L’ironie de l’Histoire veut que ce prince hors-norme peut être considéré aujourd’hui, au regard de sa nombreuse descendance, comme le véritable grand-père de l’Europe monarchique, sa postérité s’installant partout, sur les trônes d’Espagne, d’Allemagne ou d’Italie… […]

Bernard Hasquenoph | Louvre pour tous | 6/01/2009
© Louvre pour tous / Interdiction de reproduction sans l’autorisation de son auteur, à l’exception des textes officiels ou sauf mention expresse

BIBLIOGRAPHIE

- Monsieur, frère de Louis XIV par Philippe Erlanger, éd. Perrin, 1981
- Le goût de Monsieur – L’homosexualité masculine au XVIIe siècle par Didier Godard, éd. H&O, 2002
- Madame Palatine par Dirk Van der Cruysse, éd. Fayard, 1988
- Les bûchers de Sodome par Maurice Lever, éd. Fayard, 1985

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Publication initiale sur Double Genre : 20.01.2016

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